Chrysalides - ou l'Importance de donner Vie

Chrysalides ou l'Importance de donner Vie est un projet de pièce que j'ai depuis deux ans et qui se construit très lentement, autour de la transidenté et du processus de transition en soi. Il s'agissait d'explorer un sentiment que je comprenais enfin en moi-même, et qui exprime le processus de transition comme une façon de se donner naissance. D'où le titre de Chrysalides. 

 (Bien évidemment cette perception de la transidenté m'est hautement personnelle et n'est en aucun cas représentative de l'ensemble des opinions des personnes concernées.)


Cette pièce de théâtre n’est pas qu’une fiction. Toute ressemblance envers des personnages existants ou ayant existé est réfléchie et voulue.

 

Plusieurs personnages marchent d’un pas pressé, courent, discutent avec vivacité d’un bord à l’autre du plateau. Au milieu du plateau, assis, les bras autour des genoux, un seul personnage ne bouge pas. Il se passera un temps avant que le personnage ne se mette à crier. C’est un cri viscéral et profond, qui interrompt l’agitation des autres. 

 

KAFKA

Je me suis réveillée !

 

Les autres personnages se tournent vers Kafka. Trébuchante, elle se lève.

 

KAFKA

Je me suis réveillée un matin. Toute la nuit, mes rêves avaient été agités. Et je me suis retrouvée dans mon lit…

 

OVIDE

Métamorphosée !

 

DANIEL

En un « monstrueux insecte »… 

 

Un silence. Kafka se rapproche de Daniel.

 

KAFKA

J’étais sur le dos, transformée en une créature rigide, brune, avec des milliers de pattes. Et mes pattes bougeaient toutes seules ! Elles bougeaient sous mes yeux sans que je le veuille. Mon corps était bizarrement plat et bombé. Et mes pattes étaient couvertes de poils. Et ce corps qui n’était pas le mien, qui ne pouvait pas être le mien, qui ne ressemblait pas au mien, était épais, rigide, sans souplesse, avec la texture du cuir et la fermeté du bois. Mon cœur était figé et ce corps était là, il était là sur le lit à ma place, et j’étais cloisonnée, cloisonnée, cloisonnée, cousue. Pour toujours cousue. Un silence. Je me suis demandée ce qui m’arrivait. Ça avait l’air d’un cauchemar mais ce n’était pas un cauchemar. Ma chambre était la même, mes rideaux étaient les mêmes, la sensation douce et chaude de l’oreiller contre ma tête, la même. Et sur le lit il y avait ce corps qui n’était pas à moi. Et j’étais ce corps.   

 

OVIDE, s’approche d’elle, et pose sa main sur son épaule, puis, doucement. 

Mais ce n’était pas un cauchemar.

 

KAFKA

Non.

 

OVIDE

C’était la réalité. 

 

KAFKA

Oui…

 

DANIEL

Je ne comprends pas que tu puisses te prendre la tête pour ça. Est-ce que tu ne peux pas tout simplement accepter ce corps ? Ce corps dans lequel tu es ?

 

KAFKA, avec horreur.

Ce corps d’insecte…!

 

DANIEL

Et bien tu l’as, et tu devrais commencer à t’y habituer…  

KAFKA

Tu sais au début on doit voir un psy…

 

PLUTON

Un psy ? Pourquoi un psy ?

 

KAFKA

Pour mesurer un peu la douleur de vivre dans un corps qui ne t’appartient pas. Pour voir si ta douleur est légitime, si elle est vraie, si elle est vraiment tienne, si elle est pure et sans taches. Alors, tu es étiqueté bon au changement. Et tu peux changer. Et il y a plein de docteurs, parce que ce que l’on a est une maladie. Et il faut nous soigner.

 

OVIDE

Et leurs têtes blanches de corbeaux malades et livides et blêmes se sont penchées sur toi, ma Kafka. Ils se sont penchés sur tes seins qui n’existaient pas encore, ont disserté sur tes hanches qui ne s’étaient pas encore écartées comme les eaux d’Egypte.

 


C'est l'une des premières choses que l'on remarque, le sexe des gens, avant même la couleur de peau, je pense. Enfin pour moi c'est la première chose que je remarque. Que j'engrange "oh, une fille". Ça doit venir de quand on avait absolument besoin de se reproduire. Fallait pas se planter à l'époque. Aujourd'hui on est plus de sept milliards, c'est plus si important, faudrait même voir à inverser la courbe. On peut se permettre de flouter les lignes…


POUSSIN

(...) Faudrait qu'on reste tout le temps là. Comme ça on est en sécurité.

 

KAFKA

Oui mais si tout le monde comprenait, on pourrait être en sécurité dehors aussi. Comme les autres.

 

POUSSIN

Dehors ça sert à rien. Tu marches, tu marches, et les autres te regardent tous avec des yeux comme des ampoules qui clignotent. Ils ont l'air de ne pas comprendre comment ça se fait qu'on existe, qu'on tienne debout. Ils nous regardent et ils ne comprennent pas qu'on puisse à ce point ne pas coller à leur vision rose et bleue du monde. Nous on a l'air un peu violets, et alors…

 

KAFKA, après un silence.

Et alors ?

 

POUSSIN

Et alors ils s'éloignent sur mon passage comme si j'avais une grenade dans le ventre.

 

KAFKA

Tant qu'ils ne comprennent pas…

 

POUSSIN

Tant qu'ils ne comprennent pas,  ils pensent que nous sommes des bombes.

 

KAFKA

Prêtes à exploser à tout instant…

 

POUSSIN

Kamikazes…

 

KAFKA

Prêts à tuer le monde entier rien que pour prouver qu'on existe.

 

POUSSIN

Pourtant on est pas des bombes…

 

KAFKA

Non.

 

POUSSIN

On va tuer personne.

 

KAFKA

Personne.

 

POUSSIN

On veut juste… (Un temps. Il lève la main et fait un geste large.)

 

KAFKA, acquiesce.

Oui.

 

POUSSIN

Alors, pourquoi ?

 

KAFKA

Parce que les gens ont peur du désordre. Ils ont peur des personnes qui ne font pas partie des 90% de la société normale. C'était pareil avec les gauchers avant, même. Les gauchers, les trop petits, les trop grands, les binoclards, les pas-construits-comme-les-autres. Dès que quelqu'un naît un peu à côté des 90% des gens normaux de la réalité des statistiques, ça coince. On dit aux gauchers "soit droitier". Aux filles qui ont les cheveux frisés : "lisse tes cheveux". Aux myopes : "porte des lentilles".

 

POUSSIN & KAFKA, alternativement.

Maquille-toi. Parle aux gens. Porte un soutif. Ne reste pas le nez dans ton bouquin. Mademoiselle, danse. Pourquoi tu veux pas danser ? Bois un peu, allez, pour te poser, pour t'intégrer, pour oublier ce que tu n'as pas besoin d'oublier, bois. Pour oublier que tu n'a rien à oublier. Et toutes les cinq minutes, ils te demandent : ça va ? ça va ? ça va ? Tu ne souris pas comme tout le monde, ça ne va pas ? Et ils s'imaginent, tous, qu'il faudrait "aller bien". Si on ne va pas bien, ça embête les gens.


OVIDE

Ais l’air de rien ! Ils peuvent sentir que tu as peur. Ne fais pas la proie. Ils sentent les victimes et ça les attire. Ais l’air forte. Ais l’air d’une femelle alpha, écris dans tes yeux que tu peux les mater.

 

KAFKA

Je peux pas. Je ne suis pas assez forte. Comment est-ce que tu veux que j’aie l’air forte ? Ils me font peur. Je sais, je sens, dans quelques minutes l’un d’eux va me demander de me déshabiller pour prouver que je suis une femme. J’ai peur de parler, de faire semblant de rire trop fort, de me dénoncer.

 

OVIDE

Fais comme si tu n’avais pas peur. Ils sont comme des lions, ils reniflent la crainte, comme des chiens ils reniflent que tu as quelque chose que tu ne veux pas qu’ils sachent.

 

KAFKA

Qu’est-ce qu’ils veulent ? J’aimerais moi aussi ne rien avoir à cacher. Et pourtant même si je pouvais leur prouver que je suis une femme ça ne me protègerait pas. Ils sentent la peur aussi chez les femmes, ça les attire. Pas vrai, Poussin.

 

POUSSIN

J’ai mis un baggie. C’est marrant, dès que je suis arrivé avec le baggie le type de la cafétéria a arrêté de me regarder comme si j’étais une paire de nichons sur pattes. Alors que même sans le baggie il ne peut pas voir mes nichons. C’est fou comme porter un jean ajusté ça dénonce les nichons. C’est fou comme les nichons attirent les andouilles.


POUSSIN, un large couteau à légumes à la main.

Et à la fin, à la fin, trancher dans les chairs, les déboîter, donner raison à tous ceux qui demandent si on ne peut pas simplement "les enlever et les donner à quelqu'un d'autre", et tout couper, tout tailler, élaguer négligemment comme on pince les bourgeons et les branches naissantes d'un bonsaï, de ce petit geste des ongles, et se faire sauter les excroissances comme on se débarrasse d'une tique ! Et puis tout mettre en tas, tout, tout, les tas de bidoche, de ganglions et de corps caverneux et de graisses sanglantes, et y flanquer le feu une bonne fois pour toutes – et ils sauront enfin que cela ne faisait pas partie de nous, que cela n'est pas nous. Il s'assied brusquement.  Et enfin dormir.