Motley's the only wear

Le 5 juillet, j'ai présenté ma soutenance de mémoire, qui concluait un cursus de trois ans à l'ENSATT, et s'appuyait sur ma problématique interrogeant l'importance du bariolé dans le costume du Fou chez Shakespeare. J'ai été assisté dans cette épreuve par deux de mes condisciples, la Lumineuse Agathe Geoffroy et la Sonore Naïma Delmond. 

Rien de tout ça n'aurait été possible sans le secours de ma collègue costumière Chloé Vos qui m'a coaché avec brio et cookies. 

Voici donc le texte de la soutenance, à défaut du mémoire lui-même, qu'à peu près n'importe qui pourra demander en format pdf à la bibliothèque de l'ENSATT à partir de l'année prochaine. 


Hamlet – dialogue avec la voix invisible – sort de derrière le mur de costumes noirs et met la couronne sur sa tête après avoir joué un peu avec.

 

VOIX INVISIBLE. Hamlet ! Pourquoi es-tu vêtu de noir au mariage de ta mère ? Pourquoi es-tu seul et triste au milieu des réjouissances ?

HAMLET. Le noir est ma négation de toutes choses brillantes et vives. Je suis l'anté-bonheur. Je porte le deuil de celui sur qui vous mangez.

VOIX INVISIBLE. Hamlet, tu fais de la peine à Ophélie.

HAMLET. Je ne pouvais pas deviner qu'elle tomberait dans l'eau. Devenir insensé n'était pas un plan infaillible, et pourtant il a marché. C'était donc un plan nécessaire.

VOIX INVISIBLE. Si tu parles en Fou, Hamlet, alors tu dois vêtir les attributs du Fou.

 

HAMLET. Impossible. Quelqu'un déjà porte ces stigmates sur le col d'hermine de son manteau usurpé. Quelqu'un déjà est enterré avec la livrée et la marotte. Quelqu'une aura coiffé la fumeterre, la cigüe et l'ortie avant de prendre une robe faite d'eau et de branches de saule. Ne vois-tu pas, tout le monde est déjà fou ici. Je préfère rester en deuil. La fête n'est pas pour moi. J'ai essayé, mais rien ne m'y prédispose.

Jacques – monologue – devant le mur noir.

 

Enlève la couronne et la suspend à un cintre. J'ai cru alors qu'il me suffisait d'être cynique pour dévoiler toute la vérité du monde. Par le cynisme, j'ai appris l'attrait puissant de la vérité sans fard et sans mesure. Plus mon humeur est massacrante, plus mon propos est divertissant. Mais personne n'écoute les cyniques. Leur voix n'a pas force de persuasion, tant qu'ils n'ont pas pris les armes contre la mer de douleurs qui les submerge. Le mélancolique vêtu de noir est encore trop invisible, il a encore l'air trop normal. Il ne s'autorise pas toutes les licences, car il aspire à une vie calme fondue derrière la foule, en dehors d'elle, par ses inclinations misanthropes. Il y aspire et il y parvient. Le mélancolique au costume aussi sombre que sa bile se dissimule dans la forêt des costumes cravates. Pause.

Mais j'ai vu un Fou dans la forêt. Un digne fou en livrée bariolée ! Le fou parle et je m'aperçois que nous avons le même langage. Est-il possible que la cérébrale mélancolie soit sœur de folie ? Mais oui, c'est ça que je veux, ce dont j'ai besoin pour pouvoir exprimer ma parole. La fête et le dérèglement sont la réponse. Dans ce monde le motley vaut mieux que le noir, car ce qui est instable permet des décisions plus rapides. Le mélancolique ne bouge pas, le Fou agit.

 

La différence est là : le mélancolique est pensif, mais le bouffon ne porte pas la folie dans sa tête, il la porte dans son cœur, et le cœur est sujet à des débordements. Déboutonne frénétiquement sa chemise. C'est ça, la solution ! Il faut plus de cœur ! Laisse tomber la chemise par terre.


Touchstone – monologue/adresse au public – devant le mur noir.

 

Tire du débardeur le tissu mottled. Le motley est le seul costume qui soit. La seule livrée. Porter les armes de la folie, c'est la servir ; peut-on, dès lors, dire que la Folie est ma dame ? Dois-je seulement en bandeau porter ses couleurs par dessus mon armure ? Porte la main à son bras. Ou me draper dans son étendard ? Joint le geste à la parole. Pause.

Après tout le bariolé vient du cœur. Il se rit du fouet. Il fait ce qu'il veut. Il est libre. On pourrait dire que toute échappatoire au sens commun de la vêture est une manière de pavoiser. Mais on peut quand même se poser la question : c'est quoi le vrai motley ?

C'est l'extravagance ? Enlève avec force gestes la cape, et l'exhibe devant soi. C'est les couleurs jetées comme ça en vrac sur un vêtement ? Est-ce qu'il y a vraiment une définition, en fait ? Faut-il suivre un code, et ce code lui-même n'est-il pas une négation de son sens ? En sort la chemise gironnée, planquée dans un costume suspendu, et la regarde. La réponse, peut-être, en est dans mon Origine.

 

 

 Feste – adresse au public – commence à déambuler au milieu des membres du jury en abandonnant derrière lui la cape de Touchstone, puis en boutonnant la chemise gironnée. Attrape au passage le Sac de Motley. En répand les fringues partout en parlant et en déambulant.

 

La folie est comme le soleil ! Elle fait le tour du monde, elle brille partout. Balance une fringue.

Mais je suis aussi issu des ténèbres abyssales et infernales, de la forge même du diable. Je descend d'Hellekin, et ce nom-là même te le dit : Helle, enfer, et kin, famille. Fou, je suis l'étrange et ambigu mélange d'un enfant et d'un démon. L'église ne sait pas si elle doit me donner le bon dieu sans confession ou m'asperger d'eau bénite. Regarde puis balance une fringue.

Vêtu du bariolé sacré, on ne me prête pas l'oreille comme à un banquier, avec taux d'intérêt calculé sur l'ongle comme un rubis. On me prête l'oreille avec détachement et amusement, car on sait que ce que je vais dire n'offense que les fous qui en prennent ombrage. Ce qui se passe pendant la fête reste dans la fête, et je suis l'incarnation de la fête. Balance plusieurs fringues. Je ne suis pas un Fou, en vérité, je suis le Corrupteur de Mots. Enfile le slip mi-parti.

Nous sommes de l'étoffe dans laquelle sont taillés les rêves. Pince le tissu de la chemise. Notre existence appartient au pays à l'envers de Torelore et du petit peuple, là où les mots sont les choses et où les choses tirent leur force de la folie. Je suis le fou, l'interdit, le marginal. Tire la braguette du sac. Ma fête est le lieu des choses non-dites et non-acceptées. Boutonne la braguette. En vérité, je vous le dis, je parle de tout ce dont on n'est pas censé parler. J'agite mes attributs en chantant tout haut ce que les autres n'osent penser tout bas.

Alors comment je dois m'habiller ? Qu'est-ce que je porte ? Est-ce qu'il faut plus de grelots ? Plus de couleurs ? Ma parole ne se suffit-elle pas à elle même ? Déboutonne la chemise.

Qu'est-ce qui me différencie de ça ? Sort la chemise à poissons. Il semble que les conventions d'hier ne servent plus, aujourd'hui, à ce qu'on se retourne dans la rue en s'exclamant "faites attention, voilà un Fou". Le bizarre a remplacé le bariolé. Et on ne fait pas attention au bizarre, ou plutôt on s'efforce de faire comme si de rien n'était lorsqu'il vient nous dire des choses dans le métro. On reste assis et on regarde ailleurs. Pause.

Pourtant je suis bariolé, je dois être bariolé. Balance le sac. Je dois être visible, je dois être celui qu'on voit de loin, je dois être le panneau de signalisation. Enlève la chemise. Je ne suis pas quelqu'un, je suis une allégorie ! Au fond de la pièce vers les portes, tient la chemise. Projecteur en contre qui éclaire la chemise comme un vitrail. Lâche la chemise. Ramasse le débardeur troué.

 

 

Clown – adresse au public

 

Met le débardeur troué. Ce texte est ponctué par des ramassages de chaque costume pour s'en vêtir, à commencer par la chemise blanche.

Je suis aussi le messager.

Ma vie ne tient qu'à un fil, sans cesse menacé par les sautes d'humeurs des puissants. Menacé de l'exil, des ceps, de la pendaison, on me condamne à mourir de faim en compagnie de mes maîtres ; je possède le déchiré, les rapiéçures comme signe de ma précarité, de ma fragilité. L'étoffe des clowns et des fous est faite des fibres dont on tisse les cordes des gibets et des fouets. Déchire du tissu et se pend avec.

 

J'espère encore que ces nippes peuvent servir à me cacher, soit dans la foule, soit dans les paniers à linge. On se défoule sur ceux qui annoncent la tempête, au lieu d'ouvrir son parapluie. Et pourtant ils devraient être habitués, les grands personnages tragiques ; parce que pour eux, la pluie tombe encore tous les jours. A ce moment le personnage est recouvert d'un amoncellement de costumes déchirés, dont la braguette boutonnée de guingois. Il est revenu devant le mur de tissu noir. 

 

 

 

 Le Fou – adresse à la marotte

 

Prenez mon bonnet, Messire, il vous ira mieux qu’à moi. Sort le bonnet de l'autre poche du costume et le revêt.

C'est un costume à porter comme un masque. Masque de la sagesse – pour faire entendre la vérité, mieux vaut porter un masque. Parce que ma prise de parole ne respecte pas les limites de la bonne éducation et de l'étiquette. Un roturier qui s'émancipe, ça fait désordre. Enlève progressivement les habits du clown et les étale un peu partout.

Je suis le seul de la pièce à pouvoir disposer de mon corps comme je l'entends. Et par là même, de mon costume.

Comme je suis un enfant, dois-je me vêtir comme un enfant ? Il y a un peu de ça, dans la libération non-progressive des contraintes du paraître. Je pourrais, comme un enfant, me considérer habillé du moment que je porte une basket rouge et un tee-shirt bleu. S'assied pour enlever le jean, puis mettre une des poulaines à grelots, puis reste assis. Le fou ce n'est pas seulement celui qui tombe en enfance, c'est celui qui n'en sort pas. J'y suis, j'y reste ! Si on m'oblige à me conformer à la norme, alors je déroge, je glisse, je m'échappe. Je ne veux pas souscrire au vocabulaire social. Je veux faire du bruit de toutes les façons. Secoue le bonnet de folie.

Car ce qui ne se manifeste pas n'existe pas. La première chose, la première parole que le Fou fait savoir, c'est celle de son existence. Mon apparence seule suffit à annoncer la Vérité. Et la première vérité est : les Fous existent. Enlève le bonnet de folie et écarte les bras. Ma voix fait savoir la seconde Vérité, qui est : les Fous ont quelque chose à dire. Enlève la dernière pièce de costume par dessus la chemise blanche puis se lève. Projection d'un kaléïdoscope qui se détache sur la chemise devant le fond noir. Le Fou enlève la chemise, puis la laisse sur l'amoncellement de costumes au sol, sur lequel se détache encore l'image du kaléidoscope, puis part derrière le rideau. Noir. bruit d'orage et de pluie. Eclair.